Black Richita, une exposition de Roxana Sima

novembre 2014 à L’OV, Neuchâtel, Suisse

Artiste roumaine installée à Genève, Roxana Sima a pour base le dessin, qu’elle lie volontiers à la performance, la vidéo, l’installation et la sculpture. Depuis 2009, l’artiste est un des membres du collectif zooscopie.  

Pour sa première exposition personnelle, sous le titre de « Black Richita », Sima présente à L'Ov plusieurs grands rouleaux dessinés, deux séries de sculptures, trois vidéos installations et une performance. 

Roxana Sima prend au pied de lettre la notion de dessin (dessein), en ce qu’il désigne également, les notions d’intention et de projet. Si le dessin, présente une économie de moyens, un crayon, un papier, une table pour l’appui suffisent, Sima, quant à elle, dessine sur des rouleaux de 15 mètres jusqu’à 55 mètres parfois.

La route de son geste n’a rien de prévu, si ce n’est la certitude de faire, en avant-en arrière, de remplir des mètres de papier... Aucun modèle dans le dessin de Sima, la concentration ne se fait sur le geste, pas de regard levé puis baissé pour réaliser le trait, pas de modèle, d’imitation. L’artiste conduit, sans réellement conduire. Le regard, le corps est tout entier présent  dans l’acte de dessiner, dirigé par un élan intérieur, une fureur de faire.
 

Son geste ou plutôt son mouvement sur la feuille, tant elle engage le corps, a quelque chose d’analogue à un sportif. Les vidéos présentées à L’Ove se tiennent ici dans cette continuité d’un engagement du corps dans le dessin, de cette « physicalité » du médium. Nous la voyons, tour à tour, chercher du charbon dans une mine pour trouver la matière première de son « crayon », dans une baignoire remplie de café pour, ou avec ses parents déroulant un rouleau de dessins sur un terrain en Roumanie dans une sorte de transmission de geste.

Mais au juste que dessine Roxana Sima . Cela semble être une succession de lignes, qui coulent, un fleuve de plomb, de mine, de charbon qui avance. Une tempête de traits, de lignes qui se succèdent et se confondent. Un phénomène intense et durable par sa densité, plus au moins brutal et expressif selon les rouleaux. Il se dégage de l’ensemble un déséquilibre : « les formes s’évanouissent », tombent ou montent, mais partent. Du gris, du noir léger alors s’enfuit.


À voir ces dessins, on imagine un acte désespéré, sans pour autant être l’expression d’un labyrinthe intérieur, car il y a discipline, but. On remplit la feuille, on finit le travail. Je me souviens que sur les bancs de l’école, la limite de ma patience ayant été atteinte, par les heures en position assise, je dessinais sans arrêt pour me couper de cette réalité. J'étais dans un autre lieu où l’intelligence et la fantaisie font abstraction de la présence purement physique et objectuelle. Le dessin devient pour Sima ce moyen, cette danse intérieure pour s'engloutir dans une dimension autre. 

 

Serait-ce un syndrome d’impatience ? Un comportement infantile ? Un acte de survie car ne pas bouger c’est mourir. Acte de doute ne sachant pas quoi faire alors on remplit ? Un acte de survie certes, mais constatons que Sima évite une autorité de l'image, une dimension institutionnelle et idéologique.

Rappelons qu’au cours du XXème siècle l’artiste a perdu sa fonction traditionnelle d’être un « faiseur d’images ». Si Matisse étonnait les foules avec ces turquoises, jaunes et roses l’artiste d’aujourd’hui n’a plus le monopole de l’image. La machine tourne à plein régime, l’artiste éprouve cette « soumission permanente »(G. Debord) au discours spectaculaire, cette pression exercée par la sphère des images médiatiques, ce fameux discours élogieux (G. Debord). Ainsi comme Gilles Deleuze parlait de la page encombrée d'images, les rouleaux de Sima sont saturés d’images. 

Le fait même qu'elle utilise des rouleaux met en avant ce concept de flux continu si flagrant aujourd'hui. Sima dessine sur toutes ces images, intérieurs (émotions, souvenirs...) et extérieurs. Elle les lave de son « coup »de charbon, sans en crée. 
Le gris est important dans l’œuvre de Roxana Sima. Il est une vérité de l'image et épuisement de la matière, de la substance, comme une cendre, une non-couleur. Entre ses deux extrêmes (le blanc et le noir) le gris est « entre ce qui devient et ce qui meurt »,... « entre les dimensions et a leur intersection, au croisement des chemins. » (Paul Klee), une couleur « non localisable », demi-jour, demi-deuil.

Le gris de Roxana Sima est aussi un blanc sal, un noir dissout. Dans les œuvres présentées à L’Ove, il est aisé de voir ce mélange : de la graisse, du charbon et de la peau de marmotte dans des bocaux. Roxana Sima envisage le dessin comme indissociable du corps nous l’avons vu plus haut, mais aussi inséparable de son environnement naturel, insistant sur une dimension concrète, tridimensionnelle du dessin, dimension attribuée plus facilement à la sculpture. Le dessin est un corps en soi.

C’est ainsi que, ces rouleaux dessinés deviennent sculptures et que dans une sorte de bricolage sacré, l’artiste roumaine produit des sculptures avec des matières organiques : bocaux remplis ou vessies de porc fourrées de savon. Avec des gestes absurdes qui interrogent la fonction et place de l’artiste, Sima utilise les matières pour produire des œuvres de sorcier qui pourraient influencer les énergies du monde. Comme si l’artiste, et plus particulièrement le dessinateur, au même titre qu’un sorcier avait la même une fonction de régulation. Sima se positionne (non sans second degré) comme une artiste sorcière, une figure subversive et turbulente, une « femme-limite », un peu sorcière et nous invite à abandonner la raison pour rejoindre l’ambiguïté le gris, la frontière, la ligne et à manger un gigot cuit dans le bitum à travers sa performance.