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Mondrian. Composition en rouge, bleu et blanc II, une petite musique pour l'oeil.  
Centre Pompidou. Là, j'ai vu un couple lui tournait le dos, ne pas le regarder mais se regarder et s'immortaliser. Je les immortalisais à mon tour. 

Ce que révèle ce moment c'est quelque chose de notre ironie, de notre condition. Nous apprenons aussi qu'il ne suffit pas de faire de grandes expositions, des intéressantes, des incroyables, des permanentes, des qui voyagent faites par des experts, des qui s'expliquent avec des programmes de médiation. Qu'est-ce qui est important pour l'exposition d'art ? Pour la voir cette exposition, la sentir, la comprendre, la donner et la prendre ? Traverser l'espace ? Passer les salles ? Voir un peu ?

Il me semble que pour qu'il y ait transmission de la pensée, du savoir, de la beauté, de la tendresse, de l'engagement, etc. Il faudrait que nous soyons attentifs. Bien souvent, moi aussi et surtout moi, je n'ai rien vu, ni entendu, ni aimé, ni appris, ni pris.  Il est impossible d'engranger de la connaissance, de la beauté, de la tendresse, de l'humanité sans avoir payé de notre attention et de notre temps. Ce que l'on retient, ce que l'on fait sien est proportionnel au temps et à l'attention que nous avons su donner. Le sommeil qui consolide le vécu et l'expérience joue aussi un rôle dans cette absorption. Si pendant que nous visitons une exposition, nous regardons Youtube sur notre téléphone, Facebook, écoutons de la musique, ou même si simplement nous pensons à autre chose, l'échange est impossible. 

Aujourd'hui, nous vivons une véritable « course aux armements pour capter notre attention » (Idriss Aberkane). L'attention et le temps c'est de l'argent ! D'ailleurs, en anglais on dit " pay your attention" qui veut dire " payer votre attention". L'attention est le fonds de commerce de Facebook, qui est avec Google, Apple, etc. sont les nouveaux maitres du monde. C'est indéniable, ses dealers d'attention sont richissimes. C'est un fait, l'attention vaut plus cher que le pétrole !  Ils détiennent le monde car  ils ont notre attention et notre temps. Ils possèdent en quelque sorte notre amour. Car qui-a-t-il de plus tangible à l'amour, que le fait de donner son temps et son attention ?  

Dans un article paru en 2012 dans la revue « Cerveau & Psycho », Sébastian Dieguez revient sur le fameux épisode de l'Odyssée d'Homère " le Chant des sirènes " pour comprendre les tentations et séductions du monde moderne. Ce chant devient littéralement celui de certains médias, ces éponges à bienveillance qui connaissent nos mécanismes, des plus "stupides" au plus sublimes.  

Dans la mythologie grecque, les sirènes sont des êtres mi-femmes, mi-poissons qui vont par groupes et qui par leurs chants détournent les marins pour qu'ils s'échouent sur les rochers, pour qu'ils perdent leur chemin. Dixit les sirènes associées aux dangers supposés de la féminité, il s'agit de comprendre l'épisode à travers une allégorie plus large. " L'étymologie du terme " sirène " est incertaine, mais elle est souvent associée à la notion d'enchainement ".

Par leur chant, elles oppriment leurs victimes. Ulysse copie leurs armes. Il s'attache pour ne pas s'attacher à elles. L'héros mythique même prévenu et " légendairement rusé " tombe pourtant dans le piège. Mais de quoi est fait ce chant si beau et si mélodieux qui ressemble tant à nos avancées modernes ? Bien que sublime, pour Homère ce chant est également " un déchirement, qui évoque aussi bien l'animalité, le primitif, l'agonie et la mort que le plaisir, la jouissance et l'orgasme". Le poète utilise le même mot grec pour qualifier le hurlement du Cyclope Polyphème lorsque Ulysse lui crève un œil. Un cri donc qui est aussi un chant du savoir. Homère écrit " l'écouter c'est devenir lourd d'un lourd trésor de science ". Les sirènes savent « tout ce qui advient sur la terre féconde ". Elles connaissent la vie d'Ulysse, ses exploits, ses faits d'armes les plus glorieux. Elles l'appellent par son nom sans jamais l'avoir rencontré. Cet envoûtement " consiste en une offre personnalisée, taillée sur mesure, qui est propre à chacune des victimes". Elles flattent, lisent les pensées, stimulent la mémoire d'un supposé soi fort, attisent les pulsions, décryptent les personnalités. Elles pervertissent l'image de soi, l'estime de soi, attisent le plaisir et la mémoire, la satisfaction, touchant ce qui a de plus intime chez une personne. Ces enjôleuses parlent avec les mêmes mots que ses victimes, racontent ce qu'ils veulent entendre, ce que leur ego attend. " C'est l'art des sirènes, que de placer dans l'âme du sujet l'enthousiasme qu'il éprouve pour lui-même". 

Cette même âme humaine que Platon voit comme un charriot avec deux chevaux. Les philosophes mystiques Soufistes évoquent avec la même image un cheval noir qui serait " le moi qui commende " et un cheval blanc qui serait " le moi véritable" ! L'un, le noir dit " donne-moi ce que je veux " et l'autre dit " donne-moi ce dont j'ai besoin". Et donc voilà Ulysse détournait de son retour, de ses vrais désirs, de sa vie semblant se diriger avec ce cheval noir.

Car le succès des sirènes ne réside ni dans leur chant, ni dans les mots employés mais dans « l'esprit des victimes ». Des parfums de crime parfait s'évaporent quand le martyr est complice de son propre supplice. L'arme des sirènes est la connaissance de l'homme qui se méconnaît. Elles sont passées maître dans l'art du « recyclage neuronal », terme proposé par Stanislas Bahaene pour désigner la propension des avancées culturelles modernes à exploiter les structures cérébrales archaïques de l'homme, que l'école par exemple, a toujours du mal à prendre en compte pour maximiser l'apprentissage. 

Il est indéniable aussi que l'art contemporain, ses oeuvres, ses expositions chantent parfois comme ses sirènes et possèdent cette qualité des avancées culturelles modernes à exploiter les structures cérébrales archaïques de l'homme. Parfois, nous avons la légère sensation d'être devant des oeuvres-dinosaures ou des expositions-dinousaures. Revenus à l'ére glaciaire, nous sommes impressionnés par tant de gygantesque. Le souffle coupé, notre instinct de survie se déclanche face à l'agression. Cette chose inhumaine, qui est une oeuvre d'art, nous dommine, notre attention est maximale. Nous ne pouvons pas vraiment voir les formes, les couleurs, etc , s'avourer quelconque d'une tendresse, nous sommes bien plus sous le choc. Est-ce cela un choc esthétique ? L'équation est simple, la fainte est de mise et c'est n'est pas la seule. 

 

Comme le rappelle Idriss Aberkane, en neurosciences, la "mignonitude" est quelque chose de très sérieux. " En français, c’est un néologisme, mais le mot existe en anglais. Cuteness. C’est une des manières que la nature a développée pour capter l’attention et le temps d’autrui " dit-il. " Plus un animal est domestiqué, plus il reste mignon à l’âge adulte. Parce que sa survie dépend de l’attention et du temps humain. Le fait d’être mignon garantit sa nourriture et sa protection à l’égard des prédateurs." Plus la mignotitude s'exprime plus nous passons de temps à regarder. Ce qui est mignon capte l'attention. "Si les bébés humains n’étaient pas mignons, l’espèce humaine aurait disparu depuis longtemps" rajoute-t-il. Les innovateurs ont très bien compris les enjeux. Pour qu’une technologie soit adoptée, pour que l’usager n’en aie pas peur, il faut qu’elle soit mignonne. La dimension psychologique à laquelle Apple fait appel pour dessiner ses produits est extrêmement subtile. Les gens sont prêts à payer plus cher parce qu’un lien affectif se crée avec l’objet. Le succès de Jeef Koons ou de Murakami serait-il dû avec cette « mignotitude » dans les œuvres ? On se le demande. 

Les jeux sont aussi des aspirateurs à attention nous dit Aberkane. Il questionne " A votre avis, combien de temps l’humanité a accumulé sur ce jeu de Warcraft II ? Si on met bout à bout toutes les heures passées sur ce jeu, on obtient 7 millions d’années entre 2004 et 2014. C’est 50 fois plus que toutes les heures travaillées par Apple, la société la plus riche du monde avec 250 milliards de dollars, et tous ses fournisseurs depuis 1976. Si on avait pensé il y a quelques années qu’une société pourrait gagner ces sommes en proposant un jeu, on aurait trouvé ça ridicule…"

À en voir le site de Maurizio Cattellan à l'image de son art (www.madeincatteland.com), on image volontiers qu'il a tout compris. Le jeu qu'il nous propose " Kill the idiots" met en action un doigt d'honneur pour tuer des idiots donc, représentés par son visage. Mais finalement qui sont les idiots ? Bien qu' Empereur, Marc Aurèle parlait du pouvoir sur soi comme le plus grand des pouvoirs, plus important que le pouvoir sur les autres qu'il semblait avoir, car continuait-il si nous n'avons pas le pouvoir sur nous quelqu'un d'autre le prendra à notre place. Une connaissance de soi qui pourrait faire avancer ces deux chevaux dans le même sens. Cette capacité qu'Ulysse, pourtant grand héros, ne semble pas détenir.  Aujourd'hui donc ce chant résonne encore. Les offres personnalisées submergent le consommateur moderne (dont il ne s'agit pas de faire la liste). Tout comme le roi légendaire nous ne sommes pas dupes, nous savons, nous les connaissons. Lui savait mais préféra se faire attacher. Il ne se boucha pas les oreilles comme le reste de sa flotte. Il voulait écouter ce chant taillé sur mesure.  

Mais il eût un autre survivant au piège des sirènes : Orphée ! La légende dit qu'il se tenait debout sur le pont du bateau de Largos. Le son de sa lyre si pure et si merveilleux couvrit la mélopée lente et lugubre des sirènes, qui furent charmées et réduites aux silences. Jason qui dirigeait cette mission pour aller chercher la toison d'or fut émerveillé. Pourtant il refusa d'abord d'embarquer Orphée sur la flotte. À quoi pouvait lui servir un poète ? C'était d'un soldat ou d'un marin qu'il avait besoin pensait-il. 
 

Fils d'un roi et de la Muse de l'Éloquence, Orphée appartient à un monde intermédiaire entre les humains et les dieux. Il est ni tout à fait un homme, ni toute n'a fait un dieu. Apollon, Dieu de la musique, de l'harmonie, de la lumière vient déposer sur son berceau une lyre ensorceleuse et magique qui a neuf cordes, symbolisant les neuf muses. Une rumeur court ! Et s'il était le fils d'Apollon lui-même ? Orphée est un personnage ambigu et plein de mystère, associé autant à Dionysos qu'à Apollon, pourtant si opposés. Suzanne Delorme écrit avec justesse " penser Orphée, c'est entrer dans un kaléidoscope merveilleusement fécond pour les artistes et incroyablement dérangeant pour la raison. "   
 

Fascinant Orphée qui avec la toute-puissance de sa lyre apaise les tempêtes des flots, subjugue les animaux, attire les arbres et même les rochers.  Sa musique résout tout, apaise tout, elle apporte la douceur, la paix, la réconciliation. Il réalise des « passes » (comme avec les sirènes) et n'est jamais sur le registre du combat ni de la violence. Il est le premier musicien mais aussi un théologien, le premier philosophe. Il cherche le secret de la vie et de la mort. Son chant célèbre l'origine des dieux et des hommes. Il arrache à l'humanité son part d'animalité pour la conduire à une vie plus douce et plus civilisée.

Il faut comprendre que pour les Grecques, la musique est la sœur de l'astronomie. L'harmonie musicale n'est que l'écho de l'harmonie des sphères célestes, du cosmos. Pour Pytagore et son école, leur nombre et leur rapport constituent le fonds même de la réalité, de son essence. Les nombres régissent la musique, les gammes par exemple. Le pouvoir magique de sa lyre n'agit pas comme une contrainte extérieure sur les éléments, mais les éléments obéissent à leur nature profonde. Ils rentrent dans l'harmonie dont ils s'étaient extraits, l'harmonie de leur propre essence. Mi-dieu donc cet Orphée ! 
 

Mais mi-homme aussi dans son destin ! Après le voyage sur le bateau des Argonautes, il part pour l'Égypte à Memphis où il reste vingt ans. Il découvre des nouveaux rites initiatiques. Il s'imprègne de leur divinité sans pour autant renier celles de l'Olympe. Fort de ses nouvelles connaissances, Orphée inspire un nouveau courant presque religieux. Il recommande à ses adeptes de ne plus manger de viande. Promotée, titan rebel, avait condamné l'espèce humaine à manger de la viande pour vivre, condamné à la faim et à la mort. Le processus du système religieux est brisé. Pour les dieux, cette recommandation est une véritable provocation
 

Et c'est à travers son histoire d'amour avec Euridyce que se scelle son destin d'homme. Un matin Orphée se promène à lauré du bois. Là, sous le soleil éclatant il voit Euridyce. Lui, qui était resté insensible à presque toutes les femmes, un ruissellement tendre pénètre son cœur. Elle est la femme dont il avait toujours rêvé, le chant qu'il n'a jamais chanté. La jeune nymphe qui habitait les arbres et les bosquets devient son épouse. Ils vivent alors une histoire sans nuages. Mais Orphée est captif de ses propres mots, soucieux de capter les mystères de la vie et délaisse sa femme pour son propre chant. De provocation en provocation, les dieux le défient dans l'épreuve. Euridyce disparaît dans le royaume des ombres, elle meurt mordue par un serpent d'eau. Fou de désespoir, ne pouvant se résoudre, il ose entrer dans le royaume des morts. Il traverse des paysages désolés, envoûte les ombres et les gardiens de ce lieu où nulle n'est jamais revenu. Orphée " recupére " son épouse, ils cheminent ensemble. Euridyce marchent quelques pas derrière lui. Ils enjambent les vides. Noyés dans le brouillard, ils épousent les précipices, évitent les dangers. Mais n'écoutant pas la condition du roi de l' Hadès qui ordonna de ne jamais se retourner, à la limite des vivants, il plongea ses yeux dans ceux d'Euridyce perdue une seconde fois. 
 

Plus homme que Dieu, Orphée fut incapable de respecter la demande du divin de ne pas se retourner, qui défiait sa foi de se livrer totalement à l'impossible, de croire en l'impossible, à l'impossible de l'amour. Aimer quelqu'un c'est lui faire une confiance illimitée, plus qu'en soi-même. Ne pas se retourner en quelque sorte c'est repartir à neuf, la loi de l'amour. L'amour ici s'adresse toujours à une solitude : tant que je marche, dès que je chemine l'amour me porte, dès que je m'arrête, dès que je me fixe, j'arrête le flux de la vie, l'harmonie, je perds tout. 
 

Mais chez Orphée la perte de l'être aimé ne tarit pas le chant. Au contraire, c'est un nouveau sujet à un chant plus plaintif, à une mélancolie intense. Les femmes de Thrace sont terriblement agacées par ses mélodies qui font même pleurer les êtres de la fôret. Intermédiaires des divinités, elles lassèrent alors Orphée, le découpent. Elles jettent sa tête dans le fleuve qui crie soudain son véritable chant d'amour. L'énigme est toujours latente, mais l'histoire peut nous montre qu'Orphée a dû passer par le renoncement à ce qu'il a de plus cher pour enfin accéder par grâce et non par volonté au pur chant d'amour. Il dut se détacher de soi-même de son individu, son corps et son âme, se rallier  au cosmos, s'abandonner à lui et devenir un être du cosmos plus qu'un homme au cœur peut être parfois un peu étroit. Car sa tête et sa lyre partirent lentement vers la mer et s'arrêta sur l'île de Lesbos. Les Muses fidèles l'enterèrent dans le mont Olympe. Elles confièrent à Zeus sa lyre, il la fixa au beau milieu du ciel étoilé, pour que le poète assure à jamais l'harmonie du monde. La constellation de la lyre est né. 

En conclusion, notons que cette philosophie a une correspondance troublante avec le bouddhisme dont ces paroles de Krishnamurti  pourraient faire preuve : " Mourir, c’est aimer. La beauté de l’Amour n’est ni dans les souvenirs passés ni dans les images projetées dans l’avenir. L’Amour ne possède ni passé ni futur. Tout ce qui possède est mémoire, et la pensée, c’est le plaisir — qui n’est point l’Amour. L’Amour, avec sa passion, est juste au-delà de cette zone où évolue la société — c’est-à-dire vous. Mourez — et il est là." Mourrons ensemble à nous-mêmes, pour payer de notre attention et de notre temps  ! PAY YOUR ATTENTION PLEASE ! La bonne nouvelle c'est que nous sommes tous nés avec du temps et de l' attention, même si les opportunités ne sont pas les mêmes.